6
Wroclaw. Pologne.
Wroclaw est une ville mal placée : elle s’en rend compte à chaque guerre. La dernière a bien failli la faire disparaître. On ne sait d’ailleurs ce que les Soviétiques ont fait de pire : la raser ou la reconstruire.
À part quelques places du centre-ville, rebâties sur le modèle médiéval, Wroclaw est désormais un monstre de béton. Elle aligne des barres d’immeubles grises, à peine égayées par les taches de couleur des affiches publicitaires.
Ce n’est pas précisément l’endroit idéal pour passer ses vacances. Pourtant, Paul, en marchant le long des longues avenues sillonnées de tramways brinquebalants, se sentait une humeur de touriste. Ses associés avaient accepté sans problème de le remplacer pendant un mois et il comptait bien en avoir terminé avant. L’essentiel était qu’Archie avait tenu ses promesses. Le message de la direction d’Hobson et Ridge était arrivé le lendemain de son retour de Rhode Island. Il officialisait l’attribution d’un gros mécénat à la clinique pour cette année.
Paul avait pris le soir même l’avion pour Varsovie puis la correspondance intérieure. Il retrouvait les rythmes extrêmement rapides de l’école américaine du renseignement. Les services anglais étaient sans doute plus machiavéliques, les Russes plus retors, les Allemands plus systématiques. Mais personne n’arrivait à la cheville des Américains pour l’efficacité logistique et la rapidité d’exécution. Et cette tradition se transmettait heureusement au secteur privé.
Il était cinq heures moins dix quand le taxi le déposa devant le laboratoire. Le rendez-vous avait été pris directement depuis les Etats-Unis. « Commencez par faire un tour là-bas, lui avait dit Archie. Vous pourrez lire le dossier de la police polonaise dans l’avion. Vous n’avez pas besoin de refaire l’enquête. Contentez-vous d’aller humer un peu l’ambiance sur place. »
— Eh bien, humons, se dit Paul en regardant le bâtiment.
Le laboratoire occupait un immeuble encore plus sinistre que les autres. Des ferrailles rouillées, vestiges d’anciens escaliers extérieurs ou de balcons inachevés, dépassaient du crépi gris de la façade. Les fenêtres étaient exactement carrées, sans rebord ni moulure. Des stores en bois déglingués les obturaient en partie.
Un jardin entourait le bâtiment, un terrain vague plutôt, morne étendue de boue grisâtre sur laquelle traînaient des plaques d’herbe. Il servait au stationnement des voitures et était sillonné d’ornières. Comme il était un peu en avance, Paul en profita pour jeter un œil de ce côté. Il repéra facilement la sortie de secours décrite par le rapport de la police, par où avaient pénétré les assaillants. C’était la seule ouverture du rez-de-chaussée vers l’arrière.
Paul nota que, de ce côté, les façades des immeubles voisins étaient toutes aveugles ou constituées par des ateliers qui étaient certainement inoccupés la nuit. Ainsi s’expliquait le fait que personne n’ait rien vu.
Il revint vers l’entrée principale et poussa la porte de verre. Malgré la douceur du printemps, et sans doute pour d’excellentes raisons bureaucratiques, le chauffage central était toujours en marche. L’air avait une tiédeur lourde et sèche, assez écœurante. Des odeurs de linoléum et de café froid se mêlaient à d’indéfinissables relents de produits chimiques. Le hall était vide. Ses murs étaient recouverts d’affiches en polonais et en anglais qui annonçaient des concours scientifiques ou des conférences. Une inscription assortie d’une flèche semblait indiquer le secrétariat. Elle aboutissait à une pièce ouverte dans laquelle Paul pénétra timidement, après avoir fait mine de frapper. Le bureau était vide, confié à la garde d’une petite photo de Jean-Paul II accrochée au mur. Le pape était en soutane rouge et il souriait comme toujours de manière énigmatique.
Une autre porte donnait sur un bureau voisin, Paul entendit par là des bruits de froissement. Bientôt une silhouette s’encadra dans l’ouverture.
— Il me semblait bien avoir entendu… Vous êtes ?
— Paul Bainville.
C’était la première fois que Paul utilisait son nom de couverture, choisi à consonance française pour faciliter la construction de sa légende.
— Très heureux, monsieur Bainville. Je suis le professeur Rogulski. Nous avions rendez-vous…
— À cinq heures, je crois.
Paul suivit le professeur dans la pièce voisine. Ils s’assirent de part et d’autre du bureau encombré de dossiers.
L’homme avait largement dépassé la soixantaine, mais il était toujours vêtu comme l’étudiant qu’il avait été jadis : pantalon en velours côtelé, chemise à rayures des années soixante élimée aux poignets, chaussures de scout à semelle épaisse. Sa blouse était mal enfilée, le col replié d’un côté. Il avait le teint blafard et la peau translucide de ceux qui ont longtemps vécu dans des atmosphères confinées. Des cheveux clairsemés et envahis de gris gardaient le mouvement ondulant qu’il avait dû leur imprimer dans sa jeunesse. Paul avait côtoyé quelques professeurs de ce genre pendant ses études de médecine. Ces hommes entièrement absorbés par une autre réalité, celle des microbes, des molécules ou des cellules n’offraient plus au monde humain qu’une façade désaffectée dont les traits figés et les couleurs affadies semblaient annoncer : « Fermé pour travaux. »
La particularité, chez Rogulski, résidait dans ses petits yeux très mobiles et très noirs, agrandis par de fines lunettes de presbyte. Ils continuaient, eux, de bouger sans cesse dans tous les sens.
— Nous sommes vendredi : pas de secrétaire, pas de collaborateurs, soupira-t-il. Que puis-je faire pour vous monsieur Bainville ?
Le ton n’était pas celui de la politesse, plutôt un couplet obligatoire sur le manque de moyens et la misère de la recherche, plaintes qui constituent pour les universitaires du monde entier comme une seconde nature.
Paul jeta un coup d’œil à la pièce. La vétusté du bâtiment ne laissait pas imaginer qu’il était équipé d’un matériel aussi moderne. L’ordinateur de Rogulski était un modèle extrêmement récent dont Paul aurait rêvé pour sa clinique.
Il sortit une carte de visite de son portefeuille et la tendit au professeur.
— Ah, vous venez d’Atlanta ! Du CDC sans doute ?
Rogulski parlait un anglais excellent, sur le standard britannique, avec un fort accent slave.
— L’organisme pour lequel je travaille dépend en effet du Center for Disease Control, mais nous sommes indépendants.
— « Agence de Sécurité des Installations de Recherche ». Je ne connaissais pas. C’est nouveau ?
— L’agence a trois ans d’existence, dit Paul fermement.
À ce stade de la prise de contact, il ne lui fallait pas manifester la moindre hésitation. Le professeur resta un long moment à contempler la carte de visite. Il la retourna, l’approcha de ses lunettes et même la plaça dans le faisceau de sa lampe, comme pour y déceler un filigrane.
Paul ne s’était pas attendu à cette méfiance. Le choix d’opérer sous couverture n’était pas destiné à tromper son interlocuteur, mais seulement à éviter que la police soit mise au courant.
La circonspection du savant était une surprise, un indice peut-être, en tout cas dans l’immédiat une menace. Lorsqu’il travaillait pour la Compagnie, Paul savait que les préparations de couvertures étaient excellentes. Dans le cas de Providence, il avait encore des doutes. Théoriquement, si le professeur décrochait son téléphone et appelait le numéro indiqué sur la carte de visite, il devait tomber sur un standard ad hoc installé à Rhode Island et capable de le rassurer. Il restait à espérer que tout fonctionne correctement.
Paul était entré dans cette mission avec nonchalance, exagérément confiant peut-être à cause de ce qu’Archie lui en avait dit. La méfiance inattendue de son interlocuteur le raidit. Il était replongé d’un coup dans l’univers pesant du secret, dans la purée de pois du mensonge, qui cache à la vue les obstacles et les dangers.
Finalement, le professeur reposa la carte.
— Cela vous dérange si je fume ? demanda-t-il.
Avant que Paul eût fait signe que non, il avait déjà sorti un Zippo et allumé une cigarette blonde sans filtre.
Un Américain ne se sent pas tout à fait à l’étranger tant qu’il n’a pas été mis en présence d’un individu qui lui souffle une épaisse fumée de tabac dans le visage, entre les quatre murs d’une pièce sans air. Pour Paul, c’était un peu le vrai début du voyage.
— Vous êtes biologiste ? demanda Rogulski.
— Médecin, avec une formation en biologie.
À tout hasard, pendant la traversée de l’Atlantique en avion, Paul avait révisé son cours de maladies infectieuses et de microbiologie. Il avait jugé peu vraisemblable que Rogulski lui fît subir un interrogatoire technique. Pourtant, en cet instant, la probabilité lui sembla moins réduite qu’il ne l’avait cru. Le silence se prolongea.
— Vous venez pour parler de l’attaque dont nous avons été victimes ?
— Exactement, confirma Paul.
— J’ai déjà répondu à la police.
— Bien sûr, mais notre travail n’a rien à voir. Nous faisons des enquêtes de routine – Paul insista sur le mot routine – partout où des centres de recherche ont pu subir des effractions. Nous nous intéressons au risque biologique, pas à la recherche des coupables.
— Je comprends. Que voulez-vous savoir exactement ?
— Peut-être pourrions-nous commencer par voir les lieux, pour que je puisse mieux me représenter ce qui s’est passé ?
— Suivez-moi.
Le professeur se leva et entraîna Paul dans le couloir par lequel il était arrivé.
— Cela s’est produit de nuit, n’est-ce pas ?
— À trois heures du matin.
— Le laboratoire n’est pas gardé ?
— Il y a des rondes, mais à l’extérieur du bâtiment seulement, faute de moyens, bien sûr. D’ailleurs, pour faire des économies, nous partageons un contrat de surveillance avec la banque qui est au bout de l’avenue. Les vigiles se déplacent pour les deux immeubles. Ça revient moins cher.
— Ils n’ont rien remarqué ?
— De trois heures à quatre heures, ils ne passent jamais. C’est le moment du changement d’équipe.
— Vous avez une idée de qui a pu renseigner les assaillants sur ce point ? Vous ne vous êtes pas débarrassé d’un de vos collaborateurs ces derniers mois ?
Rogulski s’arrêta et se tourna vers Paul en le regardant fixement.
— Non, répondit-il enfin.
Paul se dit qu’il devait être plus attentif à rester dans son rôle d’enquêteur scientifique. Toutes les questions trop policières risquaient d’éveiller les soupçons.
Ils reprirent leur marche jusqu’au fond du couloir. Par une porte fermée à clef, ils pénétrèrent dans une vaste pièce vide. Les murs avaient été fraîchement repeints en blanc.
— C’est la partie du laboratoire qu’ils ont saccagée. Il y avait là-dedans pour deux millions de dollars d’équipement.
— Vous avez une liste ? Il faudrait que je la joigne à mon rapport.
— Celle de l’assurance, oui. Je vous donnerai une photocopie quand nous retournerons au bureau.
— C’est la seule salle qui ait été détruite ?
— La seule.
— Pourquoi celle-ci particulièrement, à votre avis ? Quel genre de recherches y meniez-vous ?
— Ils sont entrés dans cette pièce parce qu’elle donne sur l’animalerie. Il était facile de briser la porte vitrée qui les sépare. Pour atteindre les autres salles, il aurait fallu s’attaquer à des portes pleines que nous fermons à clef chaque soir.
— Pour quelle raison ?
— À cause des vols de matériel informatique. Il n’y a pas grand monde en fin d’après-midi, souvent. Pour éviter que des inconnus ne puissent circuler partout, nous avons imposé que chacun ferme son labo ou son bureau en partant.
Tout en parlant, ils avaient traversé la salle. Ils se trouvaient devant la porte dont le verre avait été réparé. Rogulski l’ouvrit et fit passer Paul dans l’animalerie.
La pièce sans fenêtre était éclairée au néon. Les cages étaient vides. Sur les murs, qui n’avaient pas été repeints, on pouvait encore lire les slogans sur la libération animale. Paul, en regardant cette salle dénudée, eut l’étrange sentiment d’y voir pénétrer, au cœur de la nuit, une femme vêtue de noir. Il n’aurait pas su dire pourquoi il imaginait précisément une femme. Pourtant depuis qu’il avait eu connaissance de cette affaire, c’était comme une certitude, qui s’était imposée à lui contre toute logique.
— On attend que la porte extérieure soit renforcée avant de remettre des animaux, précisa Rogulski sur un ton morne.
Paul lisait les inscriptions sur les murs. Comme l’indiquait le rapport, il y en avait en effet deux sortes, certaines hautes, d’autres basses, les unes en capitales, les autres en cursives.
— C’est écrit en anglais, remarqua Paul.
— Oui, mais il paraît que ça ne prouve rien. Dans toute l’Europe, il y a des groupes militants, les altermondialistes par exemple, qui défilent avec des slogans en anglais. D’ailleurs, quand j’étais jeune, pendant la guerre du Vietnam, ici aussi on criait « US Go Home » !
Paul regarda Rogulski. Il avait du mal à l’imaginer en train de défiler en braillant contre l’impérialisme américain. Mais après tout, dans la Pologne communiste, avait-on vraiment le choix ?
— Que sont devenus les animaux ?
— Il nous a fallu trois jours pour régler le problème. Il y avait des souris dans tout le quartier. On les a fait empoisonner. Les rats ont provoqué une belle panique en se réfugiant chez un boulanger. Les singes ne sont pas allés très loin. Il y en a même un qui est mort ici, sans avoir franchi la porte. Finalement, seuls les chats ont disparu.
Paul parut soudain très intéressé. Il sortit un carnet de sa poche pour prendre des notes.
— Il y a donc des animaux qui n’ont pas été récupérés. Ils continuent à l’heure actuelle à se promener dans la nature ?
— Deux chats, oui, fit Rogulski en haussant les épaules.
— Professeur, excusez-moi, mais nous sommes là au cœur du sujet qui intéresse mon agence. La sortie dans la nature sans contrôle de produits ou d’animaux servant à la recherche est un événement qui peut avoir de graves conséquences. Dans le cas présent, il se peut que ces bêtes ne présentent aucun danger. Pour le savoir, il faut que vous me précisiez la nature exacte de vos travaux et les expérimentations auxquelles ces animaux étaient soumis.
Rogulski laissa paraître que ces précautions lui semblaient ridicules. Mais il avait probablement été habitué pendant une grande partie de sa vie à obéir à des ordres absurdes. Aussi le ton d’autorité de Paul le convainquit-il de ne pas discuter ses questions. Ce petit incident avait eu au moins un mérite : il semblait lui avoir ôté ses derniers doutes quant à l’identité de Paul. Ces agences de contrôle en tout genre avaient décidément le chic pour être toujours à côté de la plaque…
— Que voulez-vous savoir exactement ? demanda le professeur, en prenant l’air vaincu.
— Quel genre de programme vous développez ici et ce que ce laboratoire contenait de dangereux.
Rogulski palpa ses poches et constata avec dépit qu’il n’avait rien à fumer.
— Allons dans mon bureau, dit-il, nous serons mieux pour parler.
Aussitôt arrivé, il fouilla dans ses tiroirs, sortit une grosse cigarette brune un peu boudinée et l’alluma goulûment.
Paul croisa les jambes et posa son carnet sur ses genoux, prêt à noter.
— Comme son nom l’indique, commença Rogulski, mon laboratoire est consacré à la génétique moléculaire, la biochimie du génome, si vous préférez. Ne nous jugez pas sur nos locaux : nous sommes à la pointe de ce qui se fait au niveau international.
Rogulski désigna les cadres sur les murs.
— Vous voyez ici quelques exemples des prix et des distinctions que nous avons reçus. Si cela vous intéresse, je vous donnerai des tirés à part de Nature ou du Lancet sur nos dernières publications.
Etait-ce le fait d’être revenu à sa recherche ou d’être rassuré sur l’identité de son visiteur, Rogulski avait le regard plus fixe, moins traqué, et il souriait.
— Je les lirai avec plaisir, dit Paul. En attendant, pourriez-vous me résumer en quelques mots votre axe de travail principal…
— Notre grand sujet, c’est la stabilité génétique, coupa le professeur, en balayant l’air avec le bout de sa cigarette. Nous cherchons pourquoi certains organismes vivants résistent au changement et pourquoi d’autres voient leur matériel génétique subir de fréquentes transformations. C’est un sujet fondamental. Il est à la base de nombreux problèmes médicaux : l’apparition des cellules cancéreuses, la résistance des bactéries aux antibiotiques, le changement de cible des virus.
— Sur quel matériel vivant travaillez-vous ?
— Nous ne nous occupons pas des virus. Il faudrait des équipements spéciaux de décontamination, etc.
Paul fit mine d’être soulagé et nota fébrilement.
— Nos supports de recherche sont de deux sortes : certaines cellules à renouvellement rapide comme les lignées souches de la moelle sanguine. Nous les prenons chez différentes espèces, chats, souris, rats, singes.
— Donc les animaux qui se sont enfuis servaient à fournir des cellules. Ils n’étaient porteurs d’aucune substance pathogène. Ils n’avaient pas subi de manipulation génétique non plus ?
— Non. C’est pour cela que je vous dis de ne pas trop vous inquiéter.
— Et l’autre matériel que vous évoquiez, quel est-il ?
— Ce sont des bactéries.
— Lesquelles ?
— Nous sommes très classiques : nous utilisons l’éternel colibacille. Nous avons aussi entamé un programme sur le vibrion cholérique.
Paul releva vivement la tête.
— Vous travaillez sur le choléra ?
— Vous savez sans doute que le vibrion cholérique est une bactérie d’une extrême stabilité. Il y a eu des pandémies gigantesques, le microbe s’est multiplié un nombre incalculable de fois. Pourtant, depuis le Moyen Âge, il n’a pratiquement pas changé. C’est cette stabilité qui nous intéresse.
— Maniez-vous d’autres microbes pathogènes ?
— Oui, nous avons des staphylocoques dorés. À cause, au contraire, de leur tendance à la mutation rapide. Quelques souches de shigelles… Rien de trop méchant, croyez-moi.
— Choléra, staphylocoques, shigelles, dit Paul en notant, vous ne trouvez pas ça méchant ? Passons. Enfin, c’est bien tout ? Vous êtes formel ?
— En matière de microbes éventuellement pathogènes, oui.
— Vous en avez parlé à la police ?
— On ne m’a rien demandé à ce sujet.
— D’où viennent les souches de choléra que vous utilisez ?
— De l’hôpital de Cracovie, tout bêtement. Ils ont des cas de temps en temps chez des migrants. À ma demande, ils m’ont transmis un échantillon.
— Que vous stockiez où ?
— Il était dans une armoire réfrigérante avec beaucoup d’autres produits.
Paul attendait, le stylo levé. Rogulski, toujours aussi calmé, le regarda bien fixement pour dire :
— Cela fait partie des matériels qui ont été saccagés.
Paul releva la tête de son carnet et regarda le professeur avec un air extrêmement grave.
— Vous voulez dire que ces souches pathogènes étaient dans la salle que nous avons visitée ?
— Malheureusement.
— Dans une simple armoire ?
— Dans une armoire réfrigérante, oui. Il leur a suffi de donner un bon coup dessus pour tout faire exploser. On a retrouvé toute une purée de gélose et de verre cassé au pied de l’armoire.
— Les assaillants l’ont piétinée ?
— Certainement.
— Donc, ils ont pu entraîner ces produits au-dehors, voire se contaminer eux-mêmes ?
Rogulski, depuis quelques instants, avait retrouvé son air inquiet. Ses yeux se remettaient à bouger en tous sens. Il semblait réfléchir intensément pendant que Paul continuait à déblatérer sur les conséquences gravissimes de cette effraction de microbes. Enfin, le professeur se leva. Il tourna le dos à Paul, regarda par la fenêtre les mains derrière le dos.
— Quelle sorte de biologie avez-vous étudiée ? demanda-t-il.
— La neurochimie.
— Je vois.
Rogulski se retourna. Il avait complètement changé d’expression, toute trace de sourire ou d’affabilité avait disparu. Ses yeux semblaient vouloir s’enfuir de leurs orbites.
— Cela ne vous dispense pas de savoir que les shigelles et le staphylocoque sont présents partout dans la nature. Marcher dessus est notre lot commun toute la journée sans le savoir.
Paul comprenait trop tard qu’il s’était avancé sur un terrain qu’il ne maîtrisait pas.
— Quant au choléra, mon cher confrère, c’est un monstre que l’on terrasse en se lavant les mains. Nos étudiants de première année apprennent qu’on se contamine avec les déjections du malade vivant et non avec quelques bactéries dans un tube. Dans tous les laboratoires du monde, on range les échantillons de vibrion dans de simples placards.
Le professeur laissa s’attarder un instant sur son visiteur un regard méprisant et glacial. Puis il leva les yeux vers une horloge de cuivre accrochée au-dessus de la porte et haussa les sourcils.
— Déjà sept heures ! Pardonnez-moi, j’ai rendez-vous en ville. Si vous avez besoin d’autres documents, ma secrétaire vous les enverra volontiers. Je vous raccompagne.
Une fois dans l’avenue, Paul dut marcher un bon kilomètre avant de recouvrer ses esprits. Il était furieux d’avoir si mal préparé cette visite. Il était arrivé trop confiant, n’avait pas assez travaillé le sujet. Il s’était fié à ses souvenirs d’études, mais ils étaient déjà lointains et, de toute façon, il ne s’était jamais intéressé beaucoup aux maladies infectieuses.
Passé cette morsure d’orgueil, il se mit à réfléchir à la situation. Curieuse visite, en vérité. D’un côté, tout semblait en effet se réduire à une simple attaque de défenseurs des animaux. Il faudrait bien sûr vérifier cette affaire de choléra, mais Rogulski avait l’air sûr de lui et Paul se disait qu’il avait sûrement raison. Pourtant d’un autre côté, quelque chose paraissait bizarre.
Le professeur ne semblait pas inquiet de ce que Paul risquait de découvrir ; en revanche, il était visiblement préoccupé de connaître sa véritable identité. De qui craignait-il donc de recevoir la visite ?
À l’hôtel, Paul appela Providence. Il apprit que, dès son départ, Rogulski avait pris contact avec le numéro qui figurait sur la carte de visite. On lui avait répondu de manière rassurante mais, s’il était vraiment déterminé, il ne s’arrêterait pas là. Il suffisait qu’il poursuive son enquête au CDC pour découvrir vite la vérité : l’« Agence de Sécurité des Installations de Recherche » n’existait pas. Il était inutile de chercher les ennuis avec la police polonaise que Rogulski n’allait sans doute pas manquer d’alerter. Paul jugea prudent de ne pas prolonger son séjour. « Après la Pologne, il faudra surtout que vous passiez voir nos amis anglais, lui avait dit Archie avant son départ. Leurs avis nous seront très utiles. » Paul confirma sa réservation pour le lendemain matin sur le vol Varsovie-Londres.